23 novembre 2020

DENIS MÉTHOT – ProfessionSanté – L’actualité médicale

Photo : ProfessionSanté

Après la télémédecine, dont l’usage a explosé cette année au Québec en raison de la pandémie, un autre pas s’apprête à être franchi avec le déploiement à l’échelle provinciale du «conseil numérique». Ce mécanisme permet à un médecin de famille de demander un conseil ou un avis à un spécialiste via une plateforme numérique et d’obtenir une réponse en sept jours ou moins. Étant donné l’attente parfois très longue pour obtenir une consultation dans certaines spécialités, cet outil constituera un raccourci qui devrait bénéficier à des dizaines de milliers de patients.

L’avantage principal du conseil numérique sera d’éviter le transfert inutile de cas simples en spécialité alors qu’ils peuvent être résolus en 10 ou 15 minutes d’échanges entre deux médecins. Lors des trois projets-pilotes menés au Québec, le conseil numérique a permis d’éviter une consultation en spécialité pour 40% des demandes soumises. Grâce aux recommandations obtenues auprès du médecin spécialiste, le médecin de famille a revu son patient et conclu le dossier en quelques jours.

La référence en spécialité a été maintenue dans 28% des cas. Toutefois, grâce au conseil numérique, le rendez-vous avec le médecin spécialiste aura été plus efficace, car après avoir pris connaissance de la demande, ce dernier avait pu demander à l’omnipraticien des examens préalables ou supplémentaires avant de recevoir le patient. Il était donc mieux préparé à faire le suivi.

Des réponses extrêmement rapides

Là où le conseil numérique trouve toute son utilité, c’est pour avoir des réponses extrêmement rapides à des problèmes cliniques qui sont nouveaux pour l’omnipraticien ou pour lesquels il a besoin d’une confirmation de diagnostic, de traitement ou de médication de la part d’un médecin spécialiste. Exemple, un résultat d’examen signale une anomalie que le médecin de famille n’a jamais vue. Plutôt que de référer tout de suite le patient, l’omnipraticien écrit à un collègue participant en spécialité et lui demande conseil.  Il reçoit la réponse en une semaine ou moins.  Avec les précisions qu’il aura reçues, il pourra appeler ou revoir le patient pour compléter lui-même la démarche thérapeutique ou encore engager le processus de transfert.

Déploiement prochain

Ce mécanisme de consultation qui vise à éliminer les très longs et parfois inutiles délais pour être vus en médecine spécialisée a été mis au point il y a 10 ans en Ontario par deux femmes médecins, l’omnipraticienne Clare Liddy et l’endocrinologue Erin Keely qui étaient révoltées par les incroyables échéances pour être vu en spécialité. La formule a été reprise au Québec à l’initiative du Collège québécois des médecins de famille (CQMF) en 2014, à l’époque où la Dre Maxine Dumas-Pilon en était la présidente. Elle a fait l’objet de projets-pilotes dans l’Outaouais à compter de 2017, puis en Abitibi-Témiscamingue et en Mauricie-Centre-du-Québec à partir de 2018.  Lors de cette période d’essai et de rodage, 263 médecins de famille et 62 médecins spécialistes de 28 disciplines différentes se sont inscrits à «eConsult», et 4 771 consultations ont été réalisées.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux s’était vite impliqué dans l’initiative du CQMF. C’est lui aujourd’hui qui en est le maître-d’œuvre et s’apprête à lancer ce service à travers la province sous le nom français de «conseil numérique». Presque tous les éléments sont déjà en place. La plateforme web est prête et opérationnelle. Un accord sur la rémunération rattachée à cet acte pour les médecins de famille a été conclu le 16 novembre.  En date du 19 novembre, il restait à finaliser une pareille entente avec la FMSQ et à compléter le recrutement de médecins spécialistes motivés à offrir ce nouveau service.

On avance que Québec pourrait lancer le conseil numérique au mois de janvier 2021. Le plan de match du Ministère n’est pas connu. La Dre Dumas-Pilon s’attend à un déploiement progressif, d’abord avec un certain nombre de spécialités et de médecins, et à ce que l’adhésion croisse avec la demande.

Pour toutes les spécialités

Dans les régions du Québec où se sont déroulés les projets pilotes de «eConsult», les spécialités qui étaient les plus sollicitées par les médecins de famille étaient la dermatologie, la médecine interne, l’endocrinologie, la neurologie, la gynécologie et la psychiatrie. Selon la Dre Dumas-Pilon, qui agit aujourd’hui comme consultante pour le Ministère dans ce dossier, l’ensemble des spécialités se prêtent au conseil numérique. Après la télémédecine, elle y voit une nouvelle façon innovante d’offrir des soins à la population.

Aucun médecin ne sera toutefois obligé d’y adhérer et nul besoin non plus que tous les médecins spécialistes embarquent. Quelques individus motivés peuvent faire le travail dans une région. En Outaouais, deux dermatologues avaient été participantes et une endocrinologue a couvert trois régions.

Fonctionnement du conseil numérique

De préciser la Dre Dumas-Pilon, le conseil numérique ne deviendra pas un outil de triage du CRDS, mais dans la démarche, il précède le CRDS.  La procédure est simple. Le médecin de famille entre en contact avec le spécialiste via une plateforme web sécurisée qui permet des communications asynchrones. Il choisit la spécialité, entre le nom et l’âge du patient et pose sa question clinique. Il peut ajouter des documents, comme des photos. Le spécialiste aura sept jours pour répondre à sa demande initiale, mais lors des projets pilotes, le délai moyen de retour était de quatre jours. Le médecin de famille peut demander des précisions additionnelles. L’échange se poursuit tant que l’omnipraticien n’aura pas eu les réponses qu’il voulait. Lors des projets pilotes au Québec, le conseil numérique était accessible via un ordinateur, une tablette ou un téléphone intelligent.

Remplir une demande peut prendre à un médecin de famille de 5 à 15 minutes selon les cas, voire jusqu’à 30 minutes et plus en psychiatrie. «Il y a une charge de travail, mais il y a des économies de temps pour le médecin, et le patient ne vient pas te revoir plusieurs fois dans la même année avec le même problème parce que tu es toujours en attente de la réponse du spécialiste», souligne la Dre Dumas-Pilon.

Le volume de demandes qu’expédient les médecins de famille n’est pas affolant.  La Dre Annabelle Lévesque-Chouinard, qui a été la première médecin de famille à y recourir au Québec, l’utilise en moyenne une fois par semaine. Le Dr Éric Himaya, un gynécologue de l’Outaouais qui participe au conseil numérique depuis 2017, dit recevoir une à deux demandes hebdomadaires.  Il répond souvent au moyen de son téléphone cellulaire entre deux occupations et estime que chaque réponse lui prend environ 10 minutes car il donne beaucoup d’informations. Sinon, elle pourrait être plus rapide.

Les avantages du conseil numérique

En bout de ligne, le grand gagnant du conseil numérique sera le patient, car grâce à son médecin de famille, il aura obtenu l’avis d’un médecin spécialiste en sept jours ou moins plutôt qu’en quelques mois et son problème sera peut-être réglé rapidement par son omnipraticien, ce qui va réduire son taux d’anxiété et éviter une détérioration possible de son état.

Le médecin de famille y trouve aussi son compte, car en plus d’offrir un meilleur service à son patient, il en tire un enseignement professionnel important. De son côté, le médecin spécialiste participant aura la satisfaction de penser qu’il fait de la bonne médecine et qu’un patient n’aura pas eu à attendre des mois, voire des années, pour obtenir ses conseils. Finalement, tout le système de santé et la société y gagnent, croit la Dre Dumas-Pilon.

L’avènement du conseil numérique va-t-il affecter le recours au CRDS? «Il faudra que les médecins recourent au conseil numérique pour qu’il ait un impact, estime l’ancienne présidente du CQMF. Le défi à relever, c’est de le faire connaître auprès des omnipraticiens qui l’utilisent, de bien attacher l’offre de médecins spécialistes de l’autre côté et qu’ils veuillent bien répondre aux demandes qui leur seront adressées.»